A peine rentrés de la Medical Mission, on fait nos bagages après un petit debriefing de notre expérience en tant qu’ « Exposuristes ». Beaucoup de choses à dire, évidemment. 4 semaines fatigantes, épuisantes, harassantes… mais ô combien enrichissante ! On n’aurait pas pu en apprendre plus sur la réalité des Philippines en si peu de temps ! Plongé au cœur même de la vie quotidienne des Filipinos, on a partagé leurs difficultés, leurs joies, leurs peines. Et tout ce qu’on a vu, tout ce qu’on a entendu, nous a révoltés. Comme est-ce possible ? Et comment se fait-il qu’on ne soit pas au courant d’une telle situation chez nous, en Europe ?
Et ce 23 Novembre 2009, lors de notre dernier jour aux Philippines, on apprend l’horreur : le massacre de Maguindanao, une des provinces de l’île de Mindanao, au sud de l’archipel, qui a fait 57 morts. Les victimes sont surtout des proches et des partisans d’un candidat au poste de gouverneur, Esmael Mangudadatu, en route pour enregistrer officiellement leur candidat sur les listes électorales. 18 journalistes et plusieurs députés figurent au nombre des morts. Le groupe avait été capturé par des miliciens soutenant l’actuel gouverneur,Andal Ampatuan, membre d’une famille influente du sud des Philippines. Son fils, Andal Ampatuan Jr., maire de la ville de Datu Unsay, est le principal suspect. La présidente des Philippines, Gloria Macapagal Arroyo, a promis de punir les responsables du massacre et le suspect a déjà été exclu de la coalition gouvernementale. La famille Ampatual fait cependant partie des alliés politiques de la présidente. Cette dernière est sous le feu des critiques : les opposants au pouvoir doutent que les responsables de ce massacre, décrit comme le pire cas de violence électorale jamais vu aux Philippines, soient un jour appréhendés.
Les violences politiques sont particulièrement courantes à Mindanao, une île ensanglantée depuis plusieurs décennies par l'insurrection de groupes armés musulmans réclamant leur indépendance. Quatre mille hommes armés travaillent pour les Ampatuan, comme c’est le cas pour les autres clans puissants des Philippines. C’est, évidemment, un élément de pouvoir. Comme partout ailleurs dans le pays, le gouvernement a renforcé les intérêts des Ampatuan en leur fournissant du matériel militaire et une couverture légale pour accréditer leurs activités. Recrutés parmi la population, sans aucune formation préalable, des individus sont armés jusqu’aux dents et organisés en commandos paramilitaires - officiellement en tant que groupes contre-révolutionnaires.
Cependant, le massacre de Maguindanao prouve brutalement que tout est malheureusement possible. C’est le climat d’impunité qui rend de tels incidents faisables. La frontière est très fine entre les assassinats, la torture, les déplacements de petits fermiers, les assassinats des activistes civils, le muselage des initiatives civiles et de la presse, d’un côté, et le massacre de Maguindanao de l’autre. Pour arrêter ceci, les responsables d’assassinats et de massacres doivent se retrouver au tribunal !
Negros aussi est dirigée par ces clans. Les familles de la présidente Arroyo et de Danding Cojuangco ont leur base ici. La politique locale est dans les mains des propriétaires terriens traditionnels. Un petit groupe de familles utilisent des mécanismes similaires de suppression de leurs rivaux que ceux utilisés à Maguindanao. L’entièreté du système politique – des maires communaux jusqu’au sénat et à la présidence – pave le chemin de la richesse personnelle démesurée au sein des services publics.
Les centres de pouvoir ne sont ni les partis politiques, ni le gouvernement, ni le parlement, ni la Court Suprême. Le vrai pouvoir est détenu virtuellement par des clans familiaux qui détiennent leurs richesses grâce au contrôle terrien. Contrôlant pratiquement tous les votes des régions qu’ils gouvernent, ils déterminent ainsi qui parmi eux dirige le pays. Aux Philippines, les programmes politiques ne signifient rien. Les partis traditionnels ne sont rien d’autre que des plateformes pour des alliances familiales informelles. De tels arrangements sont simples et effectifs. Les clans dirigeants ne laissent place à aucune faille. Une des leçons à retenir est que la personne qui ose interférer avec eux risque sa vie.
La neutralisation d’un clan rival par des assassinats stratégiques n’est pas étrangère à la politique aux Philippines, particulièrement à l’approche des élections. Le récent incident de Maguindanao est extraordinaire de par le nombre élevé de victimes – mais pas par l’acte lui-même. (tiré d’un texte de PDG déposé sur le site Internet d’Autre Terre faisant le point sur la situation aux Philippines fin 2009)
C’est donc sur la nouvelle de ce brutal massacre que l’on quitte les Philippines, par un matin pluvieux, pour nous rendre quelques jours à Hong Kong et poursuivre notre petit bonhomme de chemin…
